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De nouvelles manières d’utiliser la matière et les technologies

L’architecture ne consiste pas à empiler des étages et monter des murs en béton. Elle sert à penser les espaces entre ces murs, les lieux où nous vivons; décodage à l’heure du coliving et du coworking.

De nouvelles manières d’utiliser la matière et les technologies

Kelsea — Notre manière d’habiter et de travailler a changé. Notre manière de construire et de produire a changé. Pour réaliser ce changement, et pour nous adapter pleinement à ce nouveau monde en devenir, Il nous faut non seulement repenser notre rapport à la matière, et aux outils numériques qui la façonnent, mais également notre point de vue sur ce qui se passe en creux, sur les nouveaux usages de l’espace qui émergent aujourd’hui.

Prenez une minute et levez les yeux. Regardez autour de vous, regardez la forme de l’espace dans lequel nous sommes. Il y a une pente, vos sièges sont tous orientés vers moi, et le plafond est haut, et ample, pour que le son de ma voix parvienne à chacun de vous. Cet espace a été conçu exactement pour ce type d’interaction; moi qui vous parle, vous tous qui me regardez et m’écoutez.

Antonin — Souvent, on pense que le métier de l’architecte, consiste à empiler des étages, construire des murs en béton et à fermer le tout avec un toit et une jolie façade. En réalité, l’architecture traite des relations qui se forment entre les gens et les espaces, comme le résultat de la façon dont cet espace a été architecturé. L’architecture ce n’est pas seulement comment on construit un espace, mais ce qui se passe dans l’espace. C’est ça la véritable matière de l’architecture.

Kelsea — Je m’appelle Kelsea, et je suis la CEO de Cutwork, un studio d’architecture et de design qui explore les nouvelles manières d’habiter et de travailler. 

Antonin — Je m’appelle Antonin, et je suis l’architecte de Cutwork.

Les espaces, et ce qui se passe dans les espaces

Kelsea — Il y a un grand projet de Coworking à Paris sur lequel nous avons été appelés et dont vous avez peut-être entendu parler : Station F, le plus grand incubateur d’entreprises du monde qui accueille plus de 1000 startups, porté par Ubisoft, Microsoft, Facebook etc. C’est quoi un coworking ? Un coworking est un espace de travail dans lequel des sociétés et des entrepreneurs partagent des espaces et un mobilier (salles de réunions, machine à café, imprimante, …) et pas forcément avec un bureau fixe, c’est lieu flexible, qui idéalement fabrique des liens entre les gens qui y travaillent. Le défi de la Station F était d’accueillir des jeunes startups et grands entreprises dans un même espace de manière plus flexible que dans un bureau traditionnel. C’est un territoire nouveau dans le design, et en fait il n’existait pas de produits qui correspondaient à ce genre d’utilisation de l’espace.

Antonin — Pendant mon école d’architecture, je me rappelle qu’il y avait trois choses qui m’intéressaient profondément : concevoir la forme les espaces, penser les usages ce qui se passe dans ces espaces, et penser la manière de les réaliser. Ce qui m’a toujours attiré, c’est de dessiner des espaces et leurs meubles au plus proche des usages plutôt que de choisir une solution toute faite dans un catalogue standard de produits préconçus. Pour moi, être un architecte, c’est non seulement concevoir des espaces, mais également créer un artisanat pour les réaliser.

Plier du métal à la main

En utilisant les nouvelles techniques de la fabrication numérique, j’ai créé un procédé qui permet de plier des tubes métalliques à la main. Ce que j’ai ici, c’est un tube en métal; Laissez moi vous montrer (il plie le tube). Cet système nous permet de réaliser presque tout ce qu’on veut : des meubles sur mesure, des éléments d’architecture et même des structures d’architecture.

Nous utilisons une machine de découpe laser sur tube qui entaille la matière pour pouvoir la rendre flexible. Cette technologie est pour moi un artisanat industriel qui nous permet de nous affranchir d’une logique de production de masse, telle qu’on l’a connue au XXème siècle. 

Kelsea — On peut aujourd’hui envoyer des fichiers de production numérique à n’importe quelle usine de découpe dans le monde, où les machines vont percer, couper et façonner la matière, en petite ou en grande série, à la demande et sans stockage, tout en gardant la productivité et les coûts de l’échelle industrielle.

On peut aussi bien fabriquer 2 chaises, 20 tables, 600 tabourets, 2 maisons, sur la même machine et dans la même commande, le tout au plus proche du lieu de livraison. En fait, les usines sont devenues un peu comme des imprimantes, avec lesquelles on peut imprimer indifféremment 1 ou 1000 versions du même document. Pour Station F, cette manière de produire nous a permis de réaliser facilement des objets non standards au plus proche des habitudes de travail des entrepreneurs.

Omotenashi : une hospitalité qui anticipe les besoins avant même qu’ils ne soient exprimés

Antonin — Je suis moitié français et moitié japonais. Dans la langue japonaise, il existe un concept qui nous a beaucoup aidé sur ce projet : Omotenashi. On peut traduire ce mot littéralement par “hospitalité”, mais il s’agit d’une idée plus large : l’anticipation des besoins avant même qu’ils ne soient exprimés, avant même qu’ils apparaissent. Omotenashi appliqué à la station F ça donne quoi ? On a vidé le sac à dos d’un entrepreneur sur une table pour voir ce qu’il y avait dedans et comprendre de quoi était fait son quotidien. Ce sac à dos est devenu l’élément clé autour duquel on a créé les meubles et les espaces de réunion pour Station F.  

Kelsea — Nous avons conçu deux types d’espace de réunion : un espace formel et un espace informel. Pour chacun, nous avons créé des produits dédiés. À gauche un “workwall” qui permet à l’entrepreneur de mettre sa veste, son ordinateur, son sac à dos, et tout ce qu’il y a dedans, fonctionnant comme un tableau pour organiser les tâches. A droite vous voyez un cube, une petite table versatile, sur laquelle on peut poser un café, un ordinateur, ses fesses, ou ses pieds,  — Et il y a un truc marrant sous ce petit cube, comme on peut facilement produire sur mesure on a caché une ouvre bouteille —- parce qu’on sait ce que les entrepreneurs veulent faire au lieu de travailler. 

Antonin — Pourquoi a-t-on besoin aujourd’hui de repenser les usages de l’architecture ? Le monde a beaucoup changé au cours des deux dernières décennies. En fait on se retrouve aujourd’hui dans une situation similaire à celle de 1845, quand Elisha Otis Graves inventa l’ascenseur. Si ça si nous paraît évident aujourd’hui, à l’époque cette invention a totalement changé notre manière d’habiter et de construire la ville. L’ascenseur a été une invention clef qui a permis aux villes de se densifier en limitant leur étalement. Avec l’ascenseur, la ville est devenue verticale, telle qu’on la connaît maintenant. Avec l’ascenseur, nous avons vu l’essor du bloc d’appartement moderne et de la tour de bureau qui ont été les éléments de base de la ville du XXème siècle. Aujourd’hui, il y a une invention qui bouleverse une nouvelle fois la donne : c’est l’ordinateur portable. Cette invention est aujourd’hui en train de façonner un monde nouveau, elle libère chaque pièce de leur fonction figée et préétablie. L’utilisation des espaces en devient moins rigide. L’enjeu du siècle dernier a été de densifier les villes verticalement, l’enjeu aujourd’hui c’est d’en repenser les espaces pour les rendre plus flexibles dans leurs usages. 

Kelsea — En fait , aujourd’hui on utilise des espaces qui ont été conçus avant l’invention de l’ordinateur portable. Pour les espaces de demain, les architectes doivent créer, penser, et construire différemment. Et tout cela se base sur des faits très tangibles :

D’ici 2030, l’ONU prévoit qu’il y aura 9 milliards de personnes sur la planète, dont 70% vivront dans des villes… Et dans ces villes le prix du m2 va donc continuer à augmenter, pendant que la quantité d’espace disponible continuera à diminuer. Notre génération est la première génération à avoir moins d’argent que nos parents au même âge; d’autre part, nous partageons de plus en plus : les voitures, les appartements, les bureaux et nous possédons de moins en moins de choses. Un autre fait marquant, en 1989, en fait l’année où je suis né, les “free-lance” n’étaient que 6% de la population active, aujourd’hui on est à 40%. Cette manière de travailler est une révolution. Ce qui est vraiment fou, c’est qu’on assiste aujourd’hui à la fin du modèle de la famille traditionnelle, la famille mononucléaire— deux parents deux enfants — pour vous donner un exemple, dans la ville de Munich, la famille traditionnelle représente que 14% de foyers. À l’échelle mondiale, moins de 50% des foyers.

Les villes où nous habitons aujourd'hui ont été conçues pour un monde qui ne correspond plus à celui dans lequel nous vivons.

Antonin — Si les espaces de coworking commencent à être bien intégrés dans le paysage urbain, les espaces de coliving eux commencent tout juste à apparaître. Il s’agit de nouveaux types d’habitat collectif organisés autour d’espaces partagés. Avec la Station F, les gens partagent les espaces de travail. Quel est l’équivalent pour l’habitat et les espaces de vie de ces jeunes entrepreneurs? À quoi ressemble le partage des espaces de la cuisine et du salon ? C’est exactement la question que nous a posé Xavier Niel pour un nouveau projet de coliving qui ouvrira ses portes cet été. Ce projet, c’est 600 chambres organisées autours de 100 espaces de vie partagés et des services communs : une blanchisserie, un café, une boulangerie, des espaces extérieurs, etc.

Kelsea — Le défi de ce projet était de concevoir un espace pour 6 personnes qui ne se connaissent pas, avec un va-et-vient permanent. La solution n’est évidemment pas un salon comme on le connaît dans un appartement traditionnel, avec un canapé tourné vers un feu de cheminée ou une télévision. On a conçu l’espace autour d’un sofa modulaire, repenser pour un coliving, avec une approche japonaise de l’espace.

En Français, il existe un seul mot pour dire l’espace, le vide entre les choses, pour parler de l’espace. Au japon, il existe 3 notions différentes — WA, BA, et MA.

Autour de ces 3 notions, on a créé le sofa WA BA MA qui permet plusieurs configurations pour différents types d’interaction.

  • WA veut dire harmonie. Pour nous, c’est l’espace où l’on est focalisé, concentré.
  • BA peut se traduire par lieu, dans le sens où quelque chose se passe, pour nous l’idée d’extraversion, d’être ouvert et de collaborer.
  • MA est le plus difficile à traduire littéralement, mais pour moi c’est le plus intéressant — parle de l’interstice, du vide entre deux choses, l’espace dans lequel les silences permettent l’inattendu d’arriver. 

Ces configurations donnent un flexibilité à l’espace pour accueillir des personnes variées avec des habitudes différentes. 

Antonin — Les espaces de coworking et de coliving sont des espaces qui donnent à la ville une nouvelle capacité de souplesse et d’élasticité. La ville de chaque époque est réalisée à partir d’un type d’habitat de base : pensez à Paris au XIXème siècle avec l’immeuble d’appartement Haussmannien, et aux T2, T3, T4 des immeubles d’habitation moderne du XXème siècle. Aujourd’hui, au début du XXIeme, nous sommes à la recherche de l’équivalent pour notre futur habitat et de plus en plus nous voyons qu’il y a un mouvement très net vers la combinaison des espaces de coworking et de coliving dans un même bloc urbain. 

Juste pour vous donner un aperçu, voici un projet que nous avons développé et que nous appelons unité de Co-Habitation. C’est un lieu d’habitation partagé qui fait une large part à des espaces où les gens peuvent se rencontrer, interagir et collaborer. C’est un lieu qui combine different types d’espaces et de fonctions, plus que dans un immeuble d’appartement comme on l’entend couramment. L’idée est de mettre en commun ces fonctions pour faire front face à au sentiment de solitude et à l’augmentation du prix du m2, pour se sentir entouré et intégré dans un ancrage local. L’enjeu ce n’est plus de vivre dans le plus de m2 possible, mais dans un habitat qui facilite et encourage les interactions sociales.

Kelsea — Je voudrais partager avec vous un dernier projet. Il s’agit d’un abri d’urgence pour les réfugiés, savez-vous combien de temps en moyenne un réfugié passe dans un camp ? En moyenne 17 ans, c’est bien plus que la plupart d’entre nous restons dans un appartement à Paris. La solution couramment utilisée sont des tentes remplacées tous les 6 mois. Ça n’est pas particulièrement durable ou économiquement viable. De plus, ça prend feu et c’est très facile de déchirer une tente pour rentrer dedans. Le problème ici n’est pas qu’un problème de matière mais de point de vue; on pense aux camps de réfugiés comme une installation temporaire. Cette période de 17 années, en réalité correspond à l’établissement de villes permanentes. Il faut donc une solution permanente. C’est sur quoi nous nous sommes mis à travailler avec un partenaire Cortex, qui a développé un matériau assez étonnant : un béton roulé. Pensez à un tapis fait de ciment que l’on déroule. Ensuite on l’arrose avec de l’eau, 24 heures après une fois sec, on obtient un panneau en béton solide. Quand nous nous sommes rencontrés, je lui ai dit: “Toi, tu fais du béton roulé, nous on fait du métal plié. Il y a vraiment quelque chose à faire !”.

En combinant nos deux technologies, nous avons créé un abri d’urgence qui peut être construit en une seule journée par deux personnes et qui va durer 30 ans. Notre abri offre une sécurité et une stabilité, pour l’établissement de ces villes, au delà de la simple survie. 

Antonin — Les changements fondamentaux dans nos manières de vivre, de travailler et de construire nous poussent à innover. Ils déclenchent de fait une vague d’innovation sans précédent dans le domaine pourtant très traditionnel de la construction. Pour réaliser pleinement ces changements, il nous faut non seulement repenser notre manière de fabriquer pour l’amener vers une forme d’artisanat industriel; Il nous faut également poser un nouveau regard sur les espaces que nous habitons pour les rendre plus élastiques et flexibles, plus proche de la manière dont nous travaillons et habitons réellement aujourd’hui.

Quelles que soient nos industries, on a tous besoin de prendre le temps de considérer de nouvelles manières d’utiliser la matière et les technologies. Finalement, on a surtout besoin de prendre le temps de regarder les problèmes, sous un nouvel angle, afin de les résoudre autrement.

Kelsea est une entrepreneuse américaine, co-fondatrice / CEO de Cutwork, studio d’architecture et de design axé sur les nouvelles manières d’habiter et de travailler. Elle a été nommée Fellow de la prestigieuse Kairos Society et figure parmi la liste Forbes “30 Under 30” en 2017.

Antonin est l’architecte de Cutwork. Moitié français, moitié japonais, il est Diplômé de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris Belleville / La Villette, et de l’École Nationale Supérieure des Arts et Métiers. Il a développé les brevets industriels permettant de cintrer à la main des tubes métalliques, avec cette technologie il a été lauréat des Grands prix de l’Innovation de la ville de Paris et du grand prix de création d’entreprise innovante de la BPI.

Cutwork conçoit les espaces et réalise les meubles sur mesure pour des entreprises pionnières. Leurs projets incluent la Station F de Xavier Niel, le plus grand campus de start-up au monde, et récemment le premier « co-living » d’envergure à Paris. En 2018, Cutwork figurait parmi les 30 meilleures entreprises de technologies « CleanTech » en Europe → cutworkstudio.com

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