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L'attention est un bien vital que la digitalisation menace.

L'attention est une ressource limitée : nous aimons en recevoir, pourtant elle ne peut pas être accordée à l'infini. Claudia Roda, spécialiste de l'attention humaine dans les environnements digitaux nous explique comment la crise de l'attention va modifier nos environnements de travail.

L'attention est un bien vital que la digitalisation menace.

L’attention est quelque chose que nous aimons avoir, et c’est aussi quelque chose de rare, on ne peut pas la donner à deux personnes qui nous parlent au même moment. Mais nous en avons aussi besoin pour notre survie. Recevoir l’attention des autres a des effets à la fois physiques et psychiques et cela doit nous faire réfléchir sur la forme que le monde du travail prendra dans le futur.

Que se passe-t-il quand on ne reçoit pas d’attention ?

Des chercheurs ont effectué des travaux dans le milieu hospitalier. Ils ont découvert que le manque d’attention pouvait entraîner des hallucinations, des modifications du système immunitaire, et pour les enfants des graves problèmes de développement. Une partie de ces effets s’étendent à la solitude. Les hypothèses qui reviennent le plus souvent pour expliquer ces effets sont celles qui se basent sur le fait que nous avons besoin de l’attention des autres pour former notre identité, pour nous auto-réguler et pour nous ajuster les uns, les autres.

Le problème de manque d’attention est fréquent. Une société mondiale de services de santé basée aux États-Unis vient de publier les résultats d’une enquête nationale sur l’impact de la solitude aux États-Unis. L’enquête a révélé que seulement la moitié des Américains (53%) entretiennent des relations sociales interpersonnelles significatives, telles qu’une conversation prolongée avec un ami ou avec sa famille au quotidien. La génération la plus isolée, les 18-22 ans, est également celle qui nous dit être en moins bonne santé. Le problème de l’attention est lié aux relations que nous entretenons avec les autres, mais il y a comme un sentiment partagé que les machines ont quelque chose à voir avec ça.

Je vais vous donner quatre pistes qui peuvent nous éclairer sur la relation entre les machines et nos problèmes d’attention :

  1. La définition normative de l’attention 
  2. La crise permanente d’attention générée par les machines 
  3. L’interaction insatisfaisante lors de la communication avec des appareils       numériques 
  4. La pannes d’attention engendrées par les machines

La définition normative de l’attention

C’est vers la moitié du XIXème siècle que les chercheurs ont commencé à se poser des questions sur la façon dont nous percevons le monde extérieur. Ces études ont façonné la compréhension actuelle de l’attention. Notre perception ne nous donne qu’une image très limitée, et souvent erronée du monde extérieur (vous avez vu la personne à côté de vous, si je vous demande de quelles couleurs sont ses chaussettes ou s’il porte une bague au doigt, vous ne pourrez pas me le dire avec certitude).

En fait, nous ne retenons du monde extérieur que ce à quoi nous faisons attention. L’attention contrôle notre relation avec le monde extérieur. 

Lors de l’industrialisation et l’électrification massive, pour un grands nombre de travailleurs à la chaîne, leur attention était prisonnière de la machine, “il fallait faire attention”, d’où la définition normative de l’attention focalisée sur l’efficacité plutôt que sur les relations humaines. Pour la première fois, on a évoqué ce qu’on appelle aujourd’hui les troubles déficitaires de l’attention, décrit comme une mauvaise adaptation aux normes sociales. L’attention alors deviens le processus qui nous permet d’être efficace plutôt que ce que nous aide dans les relations interpersonnelles.

Ce que l’information utilise est évident : elle utilise l’attention de ses consommateurs. Une abondance d’information créé une pauvreté de l’attention.

Herbert Simon, prix Nobel d'économie 1978

Une crise permanente d’attention générée par les machines

Les machines sont principalement construites pour augmenter l’efficacité des tâches humaines. Les machines sont très efficaces pour créer et distribuer des informations, nous sommes continuellement bombardés d’informations et de propositions sur ce que nous pourrions faire et voir, des personnes que nous pourrions rencontrer et nous ne pouvons plus faire face à ce déluge, alors nous commençons à percevoir l’attention comme quelque chose de rare.

Herbert Simon, prix Nobel d’économie en 1978, affirmait que la technologie ne pourra réduire le problème de la rareté de l’attention que si elle absorbe plus d’informations qu’elle n’en génère. Herbert Simon pense alors à des machines capables de résumer, sélectionner l’information, comme résumer un livre de 1000 pages en 10 pages, ce que le machines ne sont pas en mesure de faire. Aujourd’hui, beaucoup de sociologues et d’économistes affirment que nous sommes dans une économie de l’attention, au sens où l’attention a une valeur. Mais dans quel sens l’attention a une valeur ? Pendant que vous êtes en train de lire ce texte, si j’ai votre attention, je peux en quelque sorte guider vos pensées et même vous faire exécuter une action. 

Donc, avoir de l’attention, c’est avoir un certain contrôle sur le corps et l’esprit, c’est pour cela que ceux qui veulent nous vendre quelque chose ou nous convaincre de quelques idées sont prêts à payer pour notre attention. Ils utilisent toutes sortes d’astuces, pour capturer notre attention, qui vont des systèmes perceptifs ; rendre un élément très visible par sa couleur, luminosité, son ou mouvement, etc. Il existe aussi des systèmes sémantiques, par exemple celui des stars ou influenceurs sur les réseaux sociaux. L’offre toujours croissante de produits, de stimulations et d’informations nous emmène vers une crise permanente de l’attention

On peut soutenir que l’évolution des 150 dernières années a entraîné une marchandisation croissante, au début de l’activité humaine, puis de la connaissance humaine, et maintenant de l’attention humaine.

L’interaction insatisfaisante lors de la communication avec des appareils numériques

Les machines nous apportent un lien technologique, mais n’apportent pas de lien humain, elles ne répondent pas à notre besoin d’attention. L’attention que nous recevons dans l’obtention de «likes», «follow», lors de notre utilisation des réseaux sociaux ne nous donne pas l’attention dont nous avons besoin.  Nous savons que ceux-ci ne sont pas donnés à nous mais à une image de nous-même que nous avons soigneusement créée.

Un autre exemple, lorsque nous allons à la mairie, à l’aéroport ou au supermarché, Il y a une impression d’abandon lorsque nous sommes dirigés vers des machines, parce que nous ne recevons pas l’attention d’un humain et l’interaction que nous avons avec la machine ne nous procure pas l’attention dont nous avons besoin. On dénote une insatisfaction continue lors de notre relation avec les machines qui est liée à notre besoin d’attention.

Les pannes d’attention générées par les machines

Dès le début de leur développement les ordinateurs n’ont pas été conçus pour supporter la communication entre humains, donc ils engendrent une forte demande de ressource cognitive. L’attention guide le stockage de l’information dans notre mémoire, et la récupération de ces informations dans notre mémoire, donc souvent les pannes d’attention sont liés à des pannes de mémoire. La mémoire qui nous permet d’organiser notre futur (appelée mémoire prospective), nous rappelle le besoin d’accomplir une tâche. Or des chercheurs ont établi qu’environ 70% des pannes de mémoire sont des pannes de mémoire prospective dues à la saturation de l’attention. 

Si on pense aux réseaux de communications qui sont à la base de la communication médiée par ordinateurs, on peut se référer à ARPANET, réseau qui est devenu INTERNET, développé en 1969. Le service de messagerie ne faisait pas partie de l’architecture Arpanet d’origine, il est apparu en 1972, mais dès 1973, le courrier électronique représentait 75% du trafic d’ARPANET. Il faut remarquer que le courrier électronique et la majorité des systèmes de communication digitale sont asynchrones, c’est-à-dire qu’on n’a pas besoin d’être présent pour recevoir les messages. 

Or, puisque nous avons une définition normative de l’attention, nous estimons que nous devons surveiller et réagir le plus rapidement possible aux messages que nous recevons. 

Nous traitons l’information reçue de manière asynchrone comme s’il s’agissait d’une communication simultanée, comme s’il s’agissait d’une multitude de dialogues. Mais les dialogues ont des règles très précises, par exemple des règles de rythme (on ne laisse pas passer une demi-heure entre échanges), des règles de sujet (on ne change pas de sujet soudainement), des règles accusée de réception (recréé dans whatsapp avec les petites coches bleues), des règles de tours de prise de parole (on n’interrompt pas une personne qui parle). Les systèmes de communication médiée par ordinateurs ne suivent pas ces règles, et les interruptions ont des effets négatifs sur notre capacité à compléter des tâches et sur le plaisir que nous prenons aux activités.

Les interruptions sont de plus en plus fréquentes. Des chercheurs de la Stanford Graduate School of Business ont trouvé que les e-mails interrompent les employés de bureau en moyenne toutes les cinq minutes. Or, nous avons besoin de ce qu’on appelle la « fermeture psychologique » pour accomplir des tâches au quotidien. Les mêmes chercheurs ont constaté que les interruptions qui interviennent au moment culminant des activités peuvent augmenter la probabilité de prendre des décisions d’achat dans des domaines totalement indépendants du domaine dans lequel l’interruption s’est produite car l’achat permet d’achever la fermeture psychologique qui était nié lors de l’interruption. De plus les gens interrompus lors de leurs achats en ligne sont moins satisfaits des produits achetés… L’augmentation de la charge cognitive génère ce que, dans mes études, j’ai appelé des pannes de l’attention (l’oubli des détails, le fait de ne pas voir/entendre des informations pourtant disponibles, les difficultés de la planification, etc.)

Ceux qui ne sont pas capables de gérer ces pannes auront besoin d’aide.

Ceux qui peuvent interagir avec une interface humaine plutôt qu’avec une interface artificielle le feront davantage. En fait, après avoir automatisé de nombreuses tâches, nous constatons de plus en plus que du personnel est déployé pour servir d’interface humaine entre le client et la machine (exemple des caisses automatiques).

Les gens ont besoin d’attention, or la technologie ne peut pas apporter de la vraie l’attention. Ainsi même si les gens souhaitent posséder des produits de haute technologie, je m’attends à ce qu’ils aspirent de plus en plus souvent à des services fournis par des personnes plutôt que par des machines. Donc, ce sont ces services qui vont être davantage demandés dans le futur.

Claudia Roda est professeure à l’Université américaine de Paris. Ses recherches en interactions homme-machine, parrainées par plusieurs institutions, sont axées sur l’impact des technologies numériques sur le comportement humain et la structure sociale. Elle a récemment publié Human Attention in Digital Environments (Cambridge University Press) et Human Rights and Digital Technology (Palgrave Macmillan). Son travail est capital pour comprendre la nouvelle économie de l’attention, et les enjeux d’un monde où les apps de nos propres téléphones sont en compétition pour nous empêcher de nous concentrer. Son prochain livre, Communication in the Era of Attention Scarcity, paraîtra cette année chez Palgrave Macmillan → aup.edu/profile/croda

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